Le texte Je suis sang de Jan Fabre est plongé dans un univers sanguin, d’une violence parfois extrême. L’auteur y décrit très longuement l’acte d’incision, pour chacune des veines et artères du corps, comme un catalogue d’actes essentiels à la survie de l’homme. Le dégoût s’empare aisément du lecteur, qui est happé par ce flot de sang, l’horreur d’un être qui prend du plaisir à se mutiler. Il est alors très difficile pour ce lecteur de trouver un intérêt, un sens à ce texte si trouble, où l’auteur ne cesse de répéter « le corps du futur est en moi » tout en affirmant que les hommes n’ont pas évolué depuis le Moyen-Age, où il accuse l’espèce humaine de n’être animée que par la soif du sang. Mais ne peut-on pas appréhender ce texte au second degré, comme s’il sagissait d’une métaphore qui voyagerait au-delà de la violence, de la mutilation, du sang, et ainsi remplacer cette substance par une autre : l’eau ?
L’ensemble du texte s’éclairerait alors sous un autre horizon.
Le corps, dans Je suis sang, a une dimension universelle, il peut ainsi représenter la Terre, le corps de toutes les vies. Le sang de la Terre, son fluide vital, c’est l’eau. On peut imaginer que Jan Fabre aie voulu lancer un appel à la sauvegarde de l’eau, alerter les hommes sur son gaspillage, sa surabondance dans les pays riches et sa quasi inexistance dans certains pays pauvres. Par cet acte d’incision du corps, d’où surgissent les flots sanguins, l’auteur peut illustrer le gaspillage, le pillage des ressources de la Terre, que l’homme perce, coupe, taille de partout sans se soucier de la douleur que pourrait en ressentir le « corps de tous les corps ». Par son auto-mutilation, choquante pour le lecteur, il soulignerait la dimension sacrificielle auquelle certains peuples croient lorsque l’on ouvre, on éviscère la planète pour en ressortir ce qui se trouve au plus profond de ses entrailles. Dans L’empereur de la perte, il souligne que « l’exercice enfante l’art » ; de même, nous pouvons franchir l’étape suivante en disant que l’art enfante les changements politiques, influence les décisions importantes, et ainsi qu’un engagement assidu et organisé des artistes pour la sauvegarde de la Terre pourrait faire basculer l’histoire. Jan Fabre fait d’ailleurs allusion à ce rapport entre le sang et l’eau:
« Un nouveau corps
c’est une ère nouvelle (…)
Que coule le fleuve de la sagesse
Et qu’il se mélange aux mers
Et que la terre soit plus fertile que jamais
Et donnez-nous les jardins les plus luxuriants
qui soient » (p21)
On peut aussi trouver dans ces mots le fait que la plupart des conflits, depuis le Moyen-Age dont parle l’auteur et bien avant, se sont réglés par le sang : c’est le sang des esclaves qui a permi la construction des Pyramides, c’est sur le sang des Indiens que reposent les Etat-Unis, la plus grande puissance mondiale, comme c’est sur le sang des multitudes de peuplades à travers les âges que se sont batis nos pays occidentaux. « Le sang réécrira sa propre histoire ». Jan Fabre répète encore et encore le même geste de l’incision, il répète les mêmes phrases : « je suis sang », « le corps du futur est en moi »... Ces répétitions apportent une systématisation de sa pensée, de ses actes, et de sa parole. Il contraint le lecteur à lire et relire la description de cet acte abominable. Cette répétition peut être comprise comme le reflet de ce qui se passe dans nos sociétés, où l’on refait les mêmes erreurs, où les successeurs, sûrs d’eux, retombent dans le chaos qu’avaient connu leurs prédécesseurs, où un même modèle est reproduit à l’infini, grâce à l’industrie.
« Nous sommes en 2001
après Jésus-Christ
et nous vivons toujours
au Moyen Age
Et nous vivons toujours
avec le même corps »
Un corps sensuel, resplendissant, séduisant, d’une « soif sans mesure ».
« On baise atrocement et on frappe passionément
On viole allègrement et on massacre rituellement
On tue noblement et on assassine massivement » (p16)
Le corps est drogué par le sang, il en redemande continuellement, il n’est jamais repu. Jan Fabre décrit la déchéance extrême, les conditions horribles dans lesquelles se plongent volontairement ou non de très nombreuses personnes. Par la violence de ses mots et des actes qu’il décrit, il contraint le lecteur à prendre conscience de ces atrocités, du chaos dans lequel se trouve notre monde selon lui. Le dégoût qu’il suscite peut faire appel à son propre dégoût, la figure qui parle dans ce texte semble totalement perdue dans le monde, et le seul moyen qu’elle a trouvé pour s’exprimer et se faire comprendre est l’auto-mutilation, l’épanchement de son sang par des dizaines de coupures qu’il s’est faites. Ce corps mutilé ocille entre la vie et la mort, il n’est ni présent ni absent, il s’exprime par des signes extérieurs ou intérieurs, un chaos s’en empare, le fond et la forme se confondent, il tombe dans une sorte d’errance du sens de ses paroles et de ses actes. On se retrouve devant un être blessé par le monde, blessé par ses propres souffrances, blessé par ses mains. Le désespoir, la déchéance, l’oubli, l’horreur, la mort happent le lecteur par ce processus d’auto-destruction.
Dans une première lecture, ce texte ne paraît contenir que les fantasmes capricieux d’un auteur, qui ne supporterait plus le monde dans lequel nous vivons depuis le Moyen-Age. Mais nous avons vu que le sang, cette substance si colorée, si pleine de violence et de cruauté dont Jan Fabre fait la description de façon extrême, répétitive voire horrible, pourrait être l’allégorie de l’eau, essentielle à toute vie sur Terre, et ce corps drogué, tombé dans la déchéance, pourrait représenter nos sociétés occidentales, avides de richesses, de pouvoir, du sang des autres…
« non je ne suis pas là
je suis ailleurs
je suis absent
présent dans la chair de ton universalité
et de la sienne
de la relation caduque que tu exerces
mis à part le côté humain
sauvage
responsable
attendre le temps qui passe
puis regretter de l'avoir oublié
écouter la terre et l'air qui discutent et ouvrent le champ sur une liberté
ta liberté
la liberté de chacun
ma propre liberté
celle que tu ne connais pas
que tu ne comprendras pas
que tu n'a jamais cherchée » (extrait de Mardi 24 janvier 2006 vers 19h05, C.R)